Aconcagua
Une aile pour trois
Le 5 février 2006, Pierre Bogino, Magali Rigaud et Marc Boyer décollent en triplace du sommet de l’Aconcagua (6962 m). Le récit de Marc Boyer.
J’en rêvais depuis très longtemps. Nous sommes trois Pyrénéens : Magali Rigaud kinésithérapeute, Pierre Bogino guide à Luchon et moi. Notre objectif, c’est l’ascension de l’Aconcagua et le vol du sommet, à trois sous un parapente. En triplace, l’esprit d’équipe sera total, la voile bien chargé et nos sacs plus légers. Nous avons prévu trois semaines sur place pour pouvoir bien nous acclimater en effectuant des vols en triplace sur les sommets environnants : le Bonete à 5000 m et le Cuerno 5450 m.
Une autre motivation est notre envie de goûter à la haute altitude, savoir comment notre corps va réagir au manque d’oxygène, savoir si nous pouvons continuer à rêver de sommets plus élevés… en Himalaya par exemple.
En attendant, avec ses 6962 mètres, l’Aconcagua est le plus haut sommet de la planète hors continent asiatique. C’est donc le « toit des Amériques ». Côté Nord, il dresse ses pierres énormes dans des pentes peu soutenues. Sa face Sud est beaucoup plus impressionnante : immense (2800 m de paroi !), très raide et recouverte de glace et de névés. Dans l’hémisphère Sud les versants Sud sont les plus froids. L’Aconcagua s’appelle « Sentinelle de Pierre » pour les Indiens Quechua vivant côté Nord et « Sentinelle de Neige » pour les Indiens Araucana du côté Sud. La voie d’ascension la plus courante se trouve côté Ouest et ne présente pas de difficultés techniques.
Toute la difficulté vient du vent, du froid et de l’altitude. L’Aconcagua une montagne réputée pour ses vents violents et ses changements de temps très brutaux : des températures de - 40° en été ne sont pas rares ! Hors de ces caprices passagers, on peut envisager presque partout de décoller sur le versant Ouest (seuls les 200 derniers mètres de la voie normale, très caillouteux, paraissent délicats en l’absence de neige). Au sommet, la pente Sud, au départ très peu raide, offre un décollage facile mais court. Nous avons ainsi pu faire, du sommet, un vol de 40 km et 4000 m de dénivelé, un vol grandiose, énorme, exceptionnel, qui justifie tous les efforts de la montée et de l’organisation de l’expédition.
Jean Marc Boivin fut le premier homme à voler du sommet de l’Aconcagua, en deltaplane en 1980. Dix ans plus tard, Alain Esteve y décollait en parapente, sous une Falwahk Athlète dont il avait supprimé toutes les suspentes C et D pour voler plus vite. Un mois avant notre arrivée, Angello d’Arrigo est venu voler ici en parapente, pour préparer un record de gain d’altitude : il a décollé dans les pentes Ouest, du camp Canada à 5000 m, et il a atteint 6500 m en thermique.
Nous sommes arrivés à Santiago (Chili) le 11 janvier. Après 5 jours perdus à attendre le sac de Pierre (tout son matériel technique disparu !), nous avons rejoint Mendoza, de l’autre côté de la Cordillère des Andes, en Argentine : 8 heures de bus. C’est à Mendoza, une ville pleine de charme, qu’on achète les indispensables « permis d’ascension » (300 dollars par personne en haute saison). Nous en profitons pour acheter la nourriture pour les trois semaines de notre expédition : 80 kg au total, dont un jambon serrano, trois beaux fromages et des aliments plus légers pour les camps d’altitude. Bien manger est une nécessité pour le corps et pour la tête, pour se remettre le moral à fond quand il fait mauvais ou après des journées d’intense dépense physique.
Vols à 5000 pour s’acclimatater

Il est primordial de bien respecter les règles d’acclimatation car elles conditionnent la réussite d’une telle expédition. Le18 janvier, direction Puente del Inca (7 heures de bus !), à l’entrée de la vallée de Horcones. De là, trois jours de marche tranquille nous amènent, 34 km plus loin, au camp de base de Plaza des Mulas à 4300 m. Avec au passage, bien sûr, un petit détour par Plaza Francia pour contempler l’immense et magnifique face Sud de l’Aconcagua.
Au camp de base, nous installons nos tentes tout en haut du village de toiles : une grande tente pour stocker toute la bouffe et manger à l’aise, un abri en pierre pour protéger le réchaud du vent, et deux petites tentes pour dormir.
Le lendemain de notre arrivée au camp de base, il neige. Ca sera donc jour de repos ! J’en profite pour monter mon nouveau système d’accrochage pour le vol en triplace. Deux jours plus tard, nous partons pour un premier sommet d’acclimatation, le Bonete à 5000 m, d’où nous espérons pouvoir voler. La neige fraiche facilite l’ascension. A 11 h nous sommes au sommet. Le vent (de Nord-Ouest) est faible. Mais à peine la voile étalée sous le sommet, il forcit. On descend donc un peu plus bas, en versant Est. Je gonfle l’aile et nous décollons en direction de la vallée. Nous volons vent arrière dans une grosse descendance : comme prévu, nous sommes sous le vent. Je m’inquiète un instant du passage d’une crête qui vient droit devant nous à moins de 3 de finesse. Mais ça passe. Lorsque nous arrivons au niveau de la Cathédrale, un sommet très massif à notre gauche, ça se met à brasser pas mal. Je ne laisse aucune liberté à mon bi Stromboli Expé qui sortirait volontiers de sa torpeur habituelle. Mais bon Dieu que ça va vite vers le bas ! Le drapeau Argentin sur le refuge nous indique la direction du vent : complètement travers à l’axe de la vallée. J’enquille un 360° et m’aligne pour faire un contre pente. A trois sous un parapente de 38 m2, ça vole vraiment vite : plus de 45 km/h ! J’arrondis, on pose, Pierre sur ses deux genoux, Magali sur un genou et moi debout. Les gars autour du refuge se frottent les yeux pour vérifier ce qu’ils viennent de voir : trois personnes sous une aile !
Je n’ai jamais fait un vol aussi rapide ! Moins de 4 minutes pour faire 700 m. Nous allons devoir améliorer l’accrochage de Pierre qui avait les bras cisaillés par les drisses. On passe au refuge saluer le gardien, Eduardo, une vieille connaissance (il a travaillé plusieurs saisons comme porteur au refuge du Portillon dans la vallée de Luchon). Les retrouvailles sont émouvantes. Eduardo est perplexe : voler du Bonete à trois sous la même voile, quand même ! Nous visionnons sur son ordinateur portable le film numérique que nous avons fait durant le vol puis nous buvons du maté avec les gars de la patrouille de secours avec qui nous parlons de notre projet de décoller, toujours à trois sous la même voile, de l’Aconcagua. Ils ouvrent de grands yeux incrédules !
Deux jours plus tard, nous enchainons sur le Cuerno, magnifique sommet de 5450 m, situé en haut du glacier d’Horcones. On l’atteint par une jolie voie glaciaire qui nous permet de continuer notre acclimatation. Une forêt de pénitents (lames de glace nées de la conjugaison du vent et du soleil) recouvre tout le glacier et les pentes sommitales. Il faut les contourner un à un, certains font plus de 3 m de haut, d’autres s’effondrent sous nos pas… On n’avance pas ! Après 10 heures de bataille, vers 5000 m, le demi tour s’impose : le vol nous file entre les doigts.
Après cela, nous avons fait une première tentative à l’Aconcagua par la voie directe du glacier des Polonais. Après une montée au camp 2 à 6000 m, la neige, le vent et le froid (-20°) nous contraignent à redescendre au camp de base. Nous apprendrons par la suite qu’un alpiniste militaire argentin a réalisé la voie… en 18 heures pour la montée et 6 heures pour la descente !
Bon, nous irons par la voie normale. Il ne nous reste plus qu’à attendre les bonnes conditions météo. Les 15 jours qui viennent de s’écouler nous ont permis d’observer l’aérologie de l’Aconcagua. Le vent dominant est de secteur Ouest-Nord Ouest. Le matin, la brise montante s’installe, puis vers 11h elle s’inverse et se met à redescendre. Des thermiques forts se mettent alors en place sur les pentes ensoleillées (ici, février c’est le plein été). Les plafonds thermiques atteignent couramment 6500 m. Souvent des cums se forment, emprisonnant le sommet puis se désagrégeant avant la tombée de la nuit. Dans la vallée d’Horcones, le vent de vallée dépasse souvent les 30 km/h. Nous avons estimé, grâce aux renseignements des ascensionnistes, que durant les 15 jours écoulés, il y a eu 3 jours sans vent au sommet.
Nous attendons donc le bon créneau météo… Au programme : crêpes, gâteaux (on finit les provisions et notre excellent jambon) et lecture (on a emporté des tonnes de livres). Le vent est encore fort au sommet, plus de 80 km/h, et il fait très froid (- 40° à 6500 m). Notre plan : nous monterons au camp 1 du Nido de Condores (à 5300 m) où nous nous reposerons une journée. Puis, de là, le lendemain, nous monterons directement au sommet pour y décoller en fin de journée. Les excellentes prévisions météo de Miguel nous aident à choisir le bon jour.
Enfin, voici le grand jour. Le vent est faiblissant et il fait grand beau. Nous démarrons du camp 1 à 10 heures du matin. Bien que le vent soit encore assez fort et glacial, nous y croyons ! Tous les trois bien en forme, nous avalons les 1600 m de dénivelé sans problèmes. Les alpinistes que nous croisons, redescendant du sommet, n’en reviennent pas de nous voir monter si tard. Ils ne savent pas que nous voulons redescendre en parapente. Seuls les gardes du parc et Eduardo sont au courant. Des cumulus se forment autour du sommet comme pour semer le doute dans nos esprits. Mais depuis que nous avons passé le Portezuelo del Viento (à 6400 m au dessus d’Independencia), je sais que les conditions sont bonnes pour voler. Je suis à deux cents pour cent mais j’ai du mal à tempérer mon euphorie : j’ai même retenu quelques larmes de joie et d’émotion durant la montée !
Nous y voilà enfin. Il est 19h 30. Le vent est calme, à peine 20 km/h d’Ouest. Idéal. La vue du sommet est énorme. Par dessus la mer de nuages nous apercevons à l’Est la pampa argentine et à l’Ouest l’océan pacifique. Tout autour de nous, la Cordillière des Andes. Mais il ne faut pas perdre de temps, dans quelques minutes la température va chuter jusqu’à -20°. Quelques photos au sommet et j’installe rapidement mon petit bi Stromboli 38 quelques mètres sous le sommet, côté Ouest, sur un champ de pierres peu incliné. Nous aurons 10 à 15 mètres pour courir et décoller avant la barre rocheuse qui plonge sur la Canaletta. Le vent est bon, je suis confiant. Mais il faut que je calme ma joie pour rester efficace car une chute ici serait dramatique. Je gonfle la voile, mais elle s’accroche dans les blocs. Pierre se détache, enlève les suspentes des rochers et se rattache. Rester calme ! Je gonfle à nouveau. La voile part de travers et retombe dans les blocs. Je regonfle encore, cette fois elle se positionne parfaitement, allez c’est parti ! Magali ne touche déjà plus le sol, Pierre allonge ses pas au maximum, la voile accélère, nous tire par l’avant, mais Pierre touche un bloc... Il a tapé avec un genou, heureusement sans bobo. Nous volons !!! L’émotion est intense. Pierre gesticule pour bien s’installer dans son harnais. Nous survolons les nuages en longeant toute la face Ouest. J’aperçois le camp de base, minuscule, 2700 m plus bas. Nous partons pour un vol de 40 km, en direction de Puente de l’Inca, 4000 m plus bas. Le vol est géant. Nous avons les Andes comme spectateurs, le soleil couchant comme projecteur. Nous découvrons toute la gigantesque face Sud, puis nous survolons la vallée d’Horcones que nous avions mis 3 jours à remonter ! Magali prévient par radio les gardes du parc : »estamos volando de la cumbre !!! » , elle hurle dans la radio. C’est l’hystérie. L’air est calme au début du vol, mais en dépassant le glacier inférieur du Horcones, ça devient très turbulent. Plus on descend et plus l’aérologie devient forte. J’ai prévu d’atterrir à côté du lac Horcones, près du chemin, mais ça brasse vraiment fort. L’aile part dans tous les sens. Il faut que je sache à tout prix d’où vient le vent, sinon on va faire un gros cratère à l’atterro. Une descendance énorme (plus de 15 m/sec !) nous propulse vers le sol, dans notre dos le torrent chargé de boue gronde fort. Hallucinant ! Il fait nuit noire maintenant. A 10 m/sol, nous sortons enfin de la grosse descendance. Il ne me reste que le temps de m’aligner, je freine la voile et nous posons en douceur. Quel vol !
On se regarde tous les trois, pleins d’émotion et de bonheur. Les gardes du parc arrivent et nous ramènent en pick up à l’entrée du parc, dans leur petite cabane de bois sommaire. C’est la fête ! Ils nous offrent du maté (boisson chaude des Andes), nous échangeons des photos. Puis ils nous emmèneront à Puente del Inca pour un bon repas bien arrosé.
Le lendemain, notre matériel nous revient au galop sur le dos des mules. Nous repartons le soir sur Mendoza où des steaks énormes et du bon vin nous attendent et puis c’est Santiago et le retour en France sous la neige.
Moi, je rêve déjà d’un vol sur un sommet himalayen !
Remerciements

Magali, Marc et Pierre remercient leurs partenaires : Toulouse carrelage, Galerie du Carrelage, Moneydecroix, Millet, North Face, MSR, Nervures.
Photos de l’expédition sur le site soaring.fr
Pierre Bogino (guide) : évasion-montagne.com
Matos
Il faut prévoir des vêtements pour des températures qui peuvent descendre jusqu’à - 40° (duvets et chaussures isothermes notamment). Nous vous conseillons pour le bonheur de vos orteils le modèle Millet Shivling GTX (la plus légère du marché) ou la fameuse Asolo 8000 AFS. Les tentes doivent pouvoir résister à des vents très forts.
Parapente : un biplace Nervures Expé 38 équipé d’un système d’accrochage pour trois personnes. Poids 4.5 kg. Sellettes : Nervures Expe et Sup’Air Radicale.